TECHNIQUES : Un essai d'inventaire de la production artistique aborigène.


PEINTURES
La civilisation aborigène ignore l'écriture. Le savoir y est transmis par le biais de la parole et de peintures rituelles réalisées à des fins d'initiation. Les représentations picturales, qui prennent en charge l'évocation du Temps du Rêve, sont toujours interprétables à différents niveaux selon le stade d'initiation de celui qui peint et de celui qui regarde.

Les peintures rupestres
De récentes découvertes scientifiques font remonter l'apparition de peintures rupestres aborigènes à plus de 60.000 ans. C'est l'une des plus anciennes formes d'art connues. (A titre de comparaison, les peintures pariétales des Grottes de Lascaux sont datées de 17.000 ans).
On trouve les peintures rupestres d'Australie dans le nord de cette immense île-continent (Région des Kimberleys et Terre d'Arnhem) elles représentent les acteurs du Temps du Rêve - que la peinture sur toile reprendra.

Les peintures sur sol
Evoquant le Temps du Rêve, elles sont toujours réalisées à l'occasion de grands rassemblements rituels - corroborees - qui réunissent les Aborigènes "gardiens" de tel ou tel Rêve.
Ces compositions sur le sol peuvent s'étendre sur près d'un hectare. Sur un terrain préparé, elles associent aux pigments naturels, principalement des ocres, et au charbon, des plumes et des éléments végétaux.

Les peintures sur écorce
La technique date du début du XXème siècle. Elle s'est développée dans les régions boisées du Nord de l'Australie.
A la saison des pluies, on détache les écorces ; celles-ci sont séchées et assouplies au feu puis enduites d'un pigment naturel et enfin peintes de motifs variés renvoyant tous aux mythes du Temps du Rêve.

Les peintures sur toile
Elles apparaissent, à Papunya (centre de l'Australie), dans les années 1970 à l'initative d'un professeur de dessin, Geoffrey Bardon.
Ce qui était à l'origine un travail proposé à des adolescents peignant en commun des fresques murales suscita vite des pratiques individuelles. Des adultes s'y intéréssèrent ; il s'agissait pour eux de retrouver, de préserver et de transmettre leur patrimoine culturel et artistique menacé, en le représentant, tout d'abord sur carton, puis sur toile.

L'essentiel des peintures sur toile reprend les motifs du Temps du Rêve : évocation des Grands Ancêtres, sites liés à leur commémoration, cérémonies sacrées autour de points d'eau...

Héritière des peintures rupestres, sur sol et sur écorce, la peinture sur toile en reprend les symboles. Souvent géométriques et disposés de façon symétrique, on y rencontre le U pour signifier l'Homme, le même U mais accompagné d'un trait représentatif d'un bâton à fouir pour représenter la Femme, un cercle pour désigner un point d'eau, des lignes ondulées pour évoquer une dune ou un cours d'eau, des points pour symboliser des buissons, des baies ou des fruits...

Tous ces éléments sont vus du haut, comme du ciel, et la peinture peut donc elle-même être vue aussi bien à plat qu'accrochée sur un mur, dans n'importe quel sens.

Il arrive aussi que certains autres éléments (corps humain, animal, y compris, le cas échéant, certaines de ses viscères, arbres...) soient simultanément représentés de face ou de profil, ou d'autres encore, comme s'ils provenaient du sous-sol (ignames et autres tubercules et racines). Dans la même ligne, la vision aborigène mêle premier plan et arrière-plan, terre, mer et ciel, ordre humain, naturel et cosmique.

Dans tous les cas, il n'y a pas, à proprement parler, d'échelle topographique mais la manifestation des relations privilégiées par l'artiste entre les éléments essentiels qu'il veut mettre en valeur. Cela tient à l'importance du Temps du Rêve : temps-espace où la chronologie et les distances sont abolies.

Enfin la technique utilisant le pointillisme vaut que l'on s'y arrête. Son origine vient tout d'abord des peintures sur sable où l'on fixait les motifs en enfonçant le doigt dans le sol. Cela explique la dimension très tactile de la peinture aborigène, art du toucher et de la matière qui se fait rayonnement comme dans l'art de Balgo, réellement éclatant avec ses tons chatoyants et vibrants.

D'autre part, les points correspondant le mieux à la perspective aérienne dominent dans les peintures. Ils permettent de signifier un univers riche d'éléments co-existants, alors qu'un tracé de lignes implique toujours du fait même de la linéarité, l'existence d'une chronologie, inconnue du Temps mythique du Rêve que la peinture aborigène évoque.
Cette peinture connaît depuis son apparition un succès croissant. A plusieurs reprises, des peintres aborigènes ont représenté l'Australie dans des manifestations internationales. En 1997, à la Biennale de Venise, le pavillon australien a rendu hommage à l'oeuvre d'Emily Kame Kngwarreye (c.1910 - † 1996).

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SCULPTURES
Il s'agit d'une production, généralement en bois, relativement rare, limitée au nord du continent : région de Maningrida et de Melville Island. Ces régions très boisées permettent en effet la production de nombreuses sculptures.

Les sculpteurs de ces régions du nord-est sont spécialisés dans la reproduction des "Esprits Mimi", esprits des ancêtres, marins et cosmiques du Temps du Rêve, tel l'esprit de la pêche, en bois d'acacia, avec son pagne en fibre végétale qui accentue, avec le galbe de l'abdomen et la finesse du torse, l'aspect figuratif de la sculpture.

Les sculptures sont en bois, peintes à l'ocre naturel ou à la peinture acrylique. Elles ont des formes très élancées. Les corps sont couverts de croisillons et de points qui évoquent les espaces australiens. Les têtes, au crâne aplani, ont un aspect naïf qui confine au comique.

Les sculptures de Melville Island sont caractéristiques de l'art très ritualisé des Tiwis, spécifique d'un monde insulaire doté d'une mythologie propre, distincte des rites du Temps du Rêve - qui sont ceux des clans de pleine terre. Il s'agit d'objets votifs, soit de têtes, dont certaines superposées, soit de personnages en pied. Ces figures,masculines ou féminines, sont associées à l'esprit protecteur de l'île.

Elles sont liées aux cérémonies funéraires ou pukumani et représentent le défunt à la manière d'un totem ; on les pose sur sa tombe et elles sont laissées là jusqu'à ce que les intempéries les désagrègent. Leur disparition met fin à la période du deuil.

Parallèlement à ces figures humaines à valeur totémique forte que confirme leur aspect massif, il y a aussi des figures animales d'oiseau, peintes de couleurs vives et d'aspect hiératique. Ce sont aussi des totems qui évoquent les divinités créatrices du monde selon les Tiwis.

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OBJETS
Dans la culture aborigène, la plupart des objets ont une double fonction : utilitaire et sacrée. Cela explique la richesse et la complexité des gravures et des peintures qui ornent ces objets, en en faisant aussi des oeuvres d'art : les dessins représentés sont liés aux chemins du Rêve.

On distinguera parmi les principaux types d'objets : les armes, les instruments de musique, les attributs de danse, et les objets liés aux cérémonies les plus secrètes des aborigènes qu'on ne peut présenter publiquement.

Les armes
A la différence des Maoris de Nouvelle-Zélande, les Aborigènes ont toujours été pacifiques. Leurs armes ont d'abord une fonction défensive, mais elles jouent aussi, et surtout, un grand rôle dans les cérémonies religieuses.

Il s'agit :

. de haches et de couteaux en silex taillé.
Les haches étaient soit tenues à la main , soit dotées d'un manche en bois fixé à la pierre par de la résine de cactus épineux ( "spinifex "). La pierre pouvait être peinte. Haches et couteaux servaient dans des cérémonies ou encore à tailler le bois;

. de casse-tête, en bois d'eucalyptus, qui servaient à la fois à se défendre, à chasser, comme bâtons à fouir le sol, voire faisaient office d'insigne de pouvoir (sceptre);

. de boucliers : ils sont également en bois ; de forme allongée, ils sont plus ou moins bombés et plus ou moins étroits : ce sont plus des pare-lance que de vrais boucliers ; ils sont décorés de gravures en lignes sur leurs deux faces. On relève aussi des traces d'ocre. Les marques qui évoquent des coups de lance peuvent être factices. Elles ont une valeur religieuse et elles ont été faites à l'occasion de fêtes : reconstitution de batailles, parades, cérémonies au cours desquelles on les fichait en terre (d'où la présence de traces sur quelques boucliers).

. de boomerangs, objets emblématiques de l'Australie. De formes variées, en "V" plus ou moins ouvert, ils servaient au combat, à la chasse et à la pêche, pour faire du feu par frottage contre du bois, comme accessoires de sport... et comme instruments de musique, à la manière de castagnettes, pour accompagner des chants sacrés. La sobriété des formes et l'absence de gravure tiennent à des exigences aérodynamiques.

. de propulseurs de lances ("woomerah") : servant à amplifier la force du lancer, ils sont de forme allongée en "feuilles". Ils peuvent être simplement polis mais sont aussi décorés de motifs géométriques en chevrons qui évoquent des sites ou des routes du Temps du Rêve. Selon l'orientation qu'on donne à l'objet, l'apparence des motifs change. A l'une des extrémités, une poignée permet de tenir l'objet. Elle peut être décorée de coquillages à valeur rituelle même dans les régions de pleine terre. Cela témoigne d'échanges entre les diverses régions de l'Australie reliées entre elles par les pistes du Rêve. A l'autre extrémité, la lance est posée sur une encoche en forme de bec (bois ou tibia de wallaby) fixée au woomerah par de la résine de spinifex. On remarquera l'apparence zoomorphe que ce bec et la poignée donnent à l'objet.


Les instruments de musique
Ils sont utilisés dans le cadre de cérémonies religieuses au cours desquelles les clans se réunissent, à l'occasion de fêtes régulières, ou pour traiter une question ponctuelle, ou encore "rendre la loi". Ces cérémonies peuvent être mixtes, ou bien réservées soit aux hommes, soit aux femmes. Les participants se peignent le corps, jouent des moments de l'Histoire d'un ancêtre mythique, dansent et font de la musique. Les instruments ont évidemment une fonction musicale mais aussi rituelle : ce sont des objets de parade.

Les attributs de danse
Ils se composent :
. d'objets-reliques évoquant les ancêtres mythiques : par exemple la queue d'émeu

. et de bijoux (principalement de cérémonies funéraires ou "pukumani") : tours de cou en résine, cire, graines d'abrus et bois ; tours de bras et bracelets, en écorce ou en fibres végétales ; bâtons ; fausse barbe en plumes de perroquet sauvage.
Les objets sacrés :
Utilisés dans le cadre de cérémonies secrètes, leur fonction est parfois inconnue . ces objets sont tabous et ne peuvent donc pas être détaillés plus avant.
Ils servent généralement à célébrer un instant de la création, voire parfois participer à des cérémonies de jugement.

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TISSUS
Dans certaines communautés, il existe une production de tissus imprimés grâce à des procédés de sérigraphie d'origine relativement récente en l'absence d'une tradition de tissage textile (en revanche, les aborigènes tissent des fibres végétales pour des pagnes, des paniers et des sacs).

Cette production est concentrée sur l'île de Melville (habitée par les Tiwis, au nord de l'Australie) où se développent des ateliers de sérigraphie - sous l'influence indonésienne.

Sur une toile poreuse très fine, montée sur cadre et enduite d'une gomme d'acacia, on dessine le motif. Le cache est appliqué comme un pochoir sur de longues pièces de tissu (10 - 15m.) ; l'encre est alors déposée. Les parties masquées par la gomme d'acacia restent vierges ; celles dessinées laissent filtrer l'encre, imprimant ainsi le motif. L'opération est répétée sur toute la longueur du tissu. Cette technique explique que l'on puisse parfois voir les traces du cadre et des raccords.

Les dessins sont de plusieurs types :

. oiseaux, seuls ou associés à des motifs géométriques et alors plus stylisés. Ces oiseaux évoquent des aspects de la Création, selon les Tiwis : ce sont eux qui sont à l'origine des grands rites de l'île de Melville comme celui, funéraire, des "pukumani";

. toiles d'araignées, qu'évoque Boraka, la femme araignée du Temps de la Création qui inventa le panier utilisé lors des cérémonies funéraires ;

. poteaux en bois sculptés et peints, fichés en terre sur la tombe des défunts (voir le paragraphe sur les "Sculptures"). Ils traduisent l'importance que les Tiwis accordent à la cérémonie "pukumani" pivot de leur système rituel ;

. diadèmes, tours de bras, bracelets, liés eux aussi aux cérémonies tiwis puisque les danseurs qui y participent portent ces bijoux rituels faits d'écorce et décorés de graines d'abrus ;

. haches de pierre qui rappellent les armes sacrées que l'Ancêtre, représenté de façon symbolique, tient dans chaque main. Pour réprimander ses enfants, cet Ancêtre céleste entrechoque ces haches : c'est le Tonnerre ;

. écorces et motifs géométriques.

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