Le nom et l'action de Geoffrey Bardon se confondent avec l'histoire
de l'art aborigène contemporain dont on peut dire qu'il fut
l'un des "inventeurs" - incitant les Aborigènes
du Grand Désert australien à reproduire sur un autre
support les motifs rituels qu'ils peignaient jusque-là sur
le sol, la paroi des rochers sacrés, voire leur propre corps
; leur fournissant toiles et peintures acryliques propices à
la diffusion de leurs œuvres selon les standards de l'art moderne
; propulsant ainsi l’art aborigène australien sur le
devant de la scène internationale.
Avant Geoffrey Bardon, seuls quelques amateurs d'arts primitifs
(tels André Breton et Karel Kupka (1)) connaissaient les
écorces peintes de la Terre d'Arnhem ou les poteaux cérémoniels
de Melville Island, à quoi semblait se limiter un "art"
aborigène majoritairement envisagé d'un point de vue
ethnologique.
Lui-même, en arrivant en 1971 à Papunya, colonie de
peuplement aborigène créée en 1959 au centre
de l’Australie, pour y enseigner l'instruction civique, pouvait-il
imaginer que son action allait bouleverser radicalement non seulement
la perception qu'on aurait désormais du monde aborigène
mais aussi la physionomie de l'art contemporain ?
En tout cas, cet instituteur blanc, né à Sydney, où
il avait fréquenté l'école des Beaux-Arts,
fut très vite fasciné par les peintures sur sol qui
retraçaient sur de vastes étendues les mythes hérités
du Temps du Rêve : quand de Grands Ancêtres (Esprits,
animaux ou plantes) sortis du magma originel façonnèrent
l'Australie à leur image, créèrent les tribus
et leur donnèrent coutumes et lois. Au moment de disparaître,
ces Grands Ancêtres léguèrent aux Aborigènes
le souvenir de leurs exploits sous la forme de rêves : ils
devaient en rappeler le souvenir au cours de cérémonies
où (entre autres pratiques) ils peindraient leur histoire.
À Papunya, c’était plus d'un millier d'individus
qui célébraient le "Rêve de la Fourmi à
miel" en représentant sous forme de motifs stylisés
les sites créés par cet ancêtre et les itinéraires
réels et mystiques les reliant. Devant repeindre les murs
de son école, Geoffrey Bardon eut l'idée de demander
à ses jeunes élèves d’y reproduire les
motifs du "Rêve de la Fourmi à miel". Pour
les conseiller, il fit appel à des Initiés qui, en
tant que gardiens officiels du "rêve", les guidèrent
tout d’abord dans ce travail. Puis, intéressés
par cette initiative, ils décidèrent à leur
tour de peindre le même rêve, d’une manière
plus conforme à la tradition initiatique mais tout en en
préservant les mystères les plus secrets.
Ils utilisèrent d’abord toutes sortes de supports :
papier, carton et contreplaqué, se servant pour peindre de
bâtonnets enduits de pigments naturels. Geoffrey Bardon leur
proposa alors des toiles, des pinceaux et de la peinture synthétique
: ainsi leurs œuvres, qui sans cela seraient restées
confidentielles, pourraient désormais être transportées
et commercialisées. Exposées à Alice Springs,
elles rencontrèrent très vite l'engouement du public.
Leur production s’intensifia d’autant que les Aborigènes
y virent le moyen d’affirmer leur identité culturelle.
(2)
En un premier temps, les autorités officielles regardèrent
cette activité comme une source de désordre et, dès
1972, Geoffrey Bardon dut quitter Papunya. Mais, avec ces premières
peintures acryliques, l'art aborigène contemporain avait
entamé un développement irréversible que le
Gouvernement australien finit par soutenir. Sur le modèle
de Papunya, d'autres communautés artistiques se constituèrent
: Yuendumu et Lajamanu, Utopia, Balgo…En 1988, Geoffrey fut
fait Membre de l’"Order of Australia" en reconnaissance
de son action fondatrice.
Cet essor conduisit également à reconsidérer
les productions aborigènes déjà connues et
à y repérer un authentique projet esthétique.
Si Geoffrey Bardon n'a pas été le seul à son
époque à inciter les aborigènes à peindre
pour un public de non-initiés, il est du moins celui qui
a su le mieux structurer ce mouvement : en particulier, c'est à
son instigation que, dès 1971-2, les artistes de Papunya
fondèrent la première coopérative de peintres
: celle de "Papunya Tula Artists Pty Ltd", condition indispensable
à leur rayonnement.
Stéphane Jacob
(1) Cf. André Breton, Main Première
in Perspective cavalière (Paris, Gallimard, coll. "L’imaginaire",
1996) & Karel Kupka, Un art à l’état brut.
Peintures et sculptures des Aborigènes d’Australie
(Ed. Clairefontaine - La Guilde du Livre, Lausanne, 1962).
(2) Geoffrey Bardon a raconté cette aventure dans Papunya
Tula, Art of the Western Desert (McPhee & Gribble / Penguin
Books, Melbourne, 1991).