GEOFFREY BARDON

IN MEMORIAM

Geoffrey Bardon (1940-2003)

Le nom et l'action de Geoffrey Bardon se confondent avec l'histoire de l'art aborigène contemporain dont on peut dire qu'il fut l'un des "inventeurs" - incitant les Aborigènes du Grand Désert australien à reproduire sur un autre support les motifs rituels qu'ils peignaient jusque-là sur le sol, la paroi des rochers sacrés, voire leur propre corps ; leur fournissant toiles et peintures acryliques propices à la diffusion de leurs œuvres selon les standards de l'art moderne ; propulsant ainsi l’art aborigène australien sur le devant de la scène internationale.

Avant Geoffrey Bardon, seuls quelques amateurs d'arts primitifs (tels André Breton et Karel Kupka (1)) connaissaient les écorces peintes de la Terre d'Arnhem ou les poteaux cérémoniels de Melville Island, à quoi semblait se limiter un "art" aborigène majoritairement envisagé d'un point de vue ethnologique.

Lui-même, en arrivant en 1971 à Papunya, colonie de peuplement aborigène créée en 1959 au centre de l’Australie, pour y enseigner l'instruction civique, pouvait-il imaginer que son action allait bouleverser radicalement non seulement la perception qu'on aurait désormais du monde aborigène mais aussi la physionomie de l'art contemporain ?

En tout cas, cet instituteur blanc, né à Sydney, où il avait fréquenté l'école des Beaux-Arts, fut très vite fasciné par les peintures sur sol qui retraçaient sur de vastes étendues les mythes hérités du Temps du Rêve : quand de Grands Ancêtres (Esprits, animaux ou plantes) sortis du magma originel façonnèrent l'Australie à leur image, créèrent les tribus et leur donnèrent coutumes et lois. Au moment de disparaître, ces Grands Ancêtres léguèrent aux Aborigènes le souvenir de leurs exploits sous la forme de rêves : ils devaient en rappeler le souvenir au cours de cérémonies où (entre autres pratiques) ils peindraient leur histoire.

À Papunya, c’était plus d'un millier d'individus qui célébraient le "Rêve de la Fourmi à miel" en représentant sous forme de motifs stylisés les sites créés par cet ancêtre et les itinéraires réels et mystiques les reliant. Devant repeindre les murs de son école, Geoffrey Bardon eut l'idée de demander à ses jeunes élèves d’y reproduire les motifs du "Rêve de la Fourmi à miel". Pour les conseiller, il fit appel à des Initiés qui, en tant que gardiens officiels du "rêve", les guidèrent tout d’abord dans ce travail. Puis, intéressés par cette initiative, ils décidèrent à leur tour de peindre le même rêve, d’une manière plus conforme à la tradition initiatique mais tout en en préservant les mystères les plus secrets.

Ils utilisèrent d’abord toutes sortes de supports : papier, carton et contreplaqué, se servant pour peindre de bâtonnets enduits de pigments naturels. Geoffrey Bardon leur proposa alors des toiles, des pinceaux et de la peinture synthétique : ainsi leurs œuvres, qui sans cela seraient restées confidentielles, pourraient désormais être transportées et commercialisées. Exposées à Alice Springs, elles rencontrèrent très vite l'engouement du public. Leur production s’intensifia d’autant que les Aborigènes y virent le moyen d’affirmer leur identité culturelle. (2)

En un premier temps, les autorités officielles regardèrent cette activité comme une source de désordre et, dès 1972, Geoffrey Bardon dut quitter Papunya. Mais, avec ces premières peintures acryliques, l'art aborigène contemporain avait entamé un développement irréversible que le Gouvernement australien finit par soutenir. Sur le modèle de Papunya, d'autres communautés artistiques se constituèrent : Yuendumu et Lajamanu, Utopia, Balgo…En 1988, Geoffrey fut fait Membre de l’"Order of Australia" en reconnaissance de son action fondatrice.

Cet essor conduisit également à reconsidérer les productions aborigènes déjà connues et à y repérer un authentique projet esthétique. Si Geoffrey Bardon n'a pas été le seul à son époque à inciter les aborigènes à peindre pour un public de non-initiés, il est du moins celui qui a su le mieux structurer ce mouvement : en particulier, c'est à son instigation que, dès 1971-2, les artistes de Papunya fondèrent la première coopérative de peintres : celle de "Papunya Tula Artists Pty Ltd", condition indispensable à leur rayonnement.


Stéphane Jacob

(1) Cf. André Breton, Main Première in Perspective cavalière (Paris, Gallimard, coll. "L’imaginaire", 1996) & Karel Kupka, Un art à l’état brut. Peintures et sculptures des Aborigènes d’Australie (Ed. Clairefontaine - La Guilde du Livre, Lausanne, 1962).
(2) Geoffrey Bardon a raconté cette aventure dans Papunya Tula, Art of the Western Desert (McPhee & Gribble / Penguin Books, Melbourne, 1991).

Article paru dans la "Revue Tribal" (été 2003).

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